DYSCALCULIE OU TROUBLE DE LA STRUCTURATION LOGICO-MATHEMATIQUE ?  

 

par Francine Jaulin-Mannoni

Dyscalculie (première interprétation)
Le terme "dyscalculie" peut recevoir deux interprétations:
En un sens restreint, le terme "calcul" renvoie à l'activité qui consiste à opérer sur des nombres. Le "calcul", c'est ce que font ces "calculettes" que nous utilisons banalement: trouver, par exemple, le résultat de l'opération 325 + 722. Dans cette interprétation, le mot calcul est détaché de toute idée de compréhension: la calculette ne sait ni ce qu'elle fait, ni pourquoi elle le fait.
Interprétée au sens restreint la "dyscalculie" est un trouble spécifique de l'aptitude à calculer sur les nombres, sans troubles de la compréhension.

Dyscalculie (sens large)
En un sens large, la notion de "calcul" n'est pas limitée au domaine numérique et recouvre toute activité où il s'agit de traiter, de façon pertinente, des informations pour trouver un résultat. Dans cette interprétation, l'accès à la connaissance et à ses outils sous toutes leurs formes nécessite des "calculs".
Interprétée au sens large, la "dyscalculie" recouvre une difficulté générale qui touche l'ensemble de la personne. Ce trouble se recoupe alors avec celui de "difficulté de structuration logico mathématique" examiné ci-dessous.

Structures logico mathématiques
L'expression "structures logiques" rend compte des constructions psychiques qui, à chaque instant, nous permettent de coordonner nos connaissances et nos actions de façon pertinente. L'expression "logicomathématique" rappelle que, construit entièrement par le raisonnement, le domaine mathématique est le lieu privilégié de l'expression de ces structures. Mais, ce serait une grande erreur de croire qu'il est le seul. Toutes nos activités de connaissance les mettent en œuvre et le langage les suppose.

Choix du titre
L'expression "dyscalculie ou troubles de la structuration logicomathématique" permet de rendre compte de tous les cas de figure.
On rencontre dans les faits des pathologies très diversifiées qu'on peut regrouper dans cette expression, de la même manière que des maladies de forme et de gravité diverses se regroupent sous le vocable "troubles respiratoires".
Dans la population enfantine, les sujets présentant des pathologies spécifiques du calcul au sens restreint sans autre difficulté associée existent, mais ils sont relativement rares. Chez l'adulte ce type de pathologie renvoie à la notion d'acalculie.
La plupart du temps, ce qui se présente comme une difficulté de calcul n'est que la manifestation apparente d'une difficulté de compréhension. Il en va de même des troubles liés à l'apprentissage de la numération qui peuvent être liés à des difficultés de compréhension, ou dans certains cas à la dyslexie (confusion entre 32 et 23 par exemple), ce qui renvoie à la notion de dyscalculie au sens large.
Ces sujets présentant ainsi des pathologies du calcul au sens large (difficultés de structuration logico mathématique) constituent la plus grande majorité des enfants qui consultent.
Les causes sont diversifiées et souvent, à l'heure actuelle, mal connues. Nous les répartirons toutefois en deux catégories entre lesquelles existent de nombreux intermédiaires.

Les pathologies induites
L'école n'est adaptée ni à la réalité des enfants, ni à la réalité des savoirs qu'elle transmet. Elle est, de ce fait, génératrice de troubles, parfois très graves, chez des sujets qui, dans un autre contexte auraient eu un développement sain. Pour rester dans le cadre de l'image des troubles respiratoires, on peut faire ici une comparaison avec une usine qui ferait vivre ses employés à longueur de journée dans la poussière d'amiante.

Les pathologies spontanées
Il existe des sujets qui présentent des troubles de gravité diverse qui viennent de déficits propres et ne sont pas induits par l'environnement. Parmi les formes les plus graves qu'ils peuvent prendre, on peut citer la dyspraxie constructive d'origine neurologique. D'autres formes existent qui n'ont pas nécessairement reçu d'étiquette particulière. On peut ici citer globalement les dysharmonies cognitives, mais aussi la plupart des retards de langage.
Tous ces patients présentent des difficultés sérieuses à construire des raisonnements élémentaires et sont dans une immense insécurité personnelle et une très grande souffrance.

Les conséquences
Ceci a des conséquences à tous les niveaux, bien qu'il existe différentes typologies.

Au niveau du langage
Les structures logico mathématiques et le langage se construisent parallèlement dans un réseau d'interférences permanent. La dyscalculie (au sens large) s'accompagne toujours de difficultés de compréhension du langage. Celles ci, toutefois, sont de nature très variée, allant des difficultés les plus sévères (absence de langage) à des difficultés limitées à l'emploi des formes et expressions particulières: usage correct des relatifs, des comparatifs, etc...

A l'école
Les enfants ont des difficultés scolaires, soit limitées au calcul (utilisation du nombre, usage des outils de mesure, résolution de problèmes), soit étendues à tout ce qui touche à la grammaire, soit très générales et touchant toute la scolarité.

Dans la vie professionnelle
Les adultes, ont des difficultés qu'ils réussissent parfois à masquer par des routines de travail, mais qui se manifestent généralement à l'occasion d'une reconversion, lorsqu'on leur demande tout à coup de faire des choses nouvelles ou de s'y prendre autrement.

Dans la vie quotidienne
Pour ces sujets, les occasions d'incompréhension sont à tous les tournants de la vie pratique, particulièrement dans la société moderne complètement construite sur les outils technologiques.
On trouvera dans le dossier donné en annexe ("le dyscalculique dans la société moderne") quelques exemples qui montrent jusqu'où peut aller l'incompréhension de ces sujets.

Sur l'ensemble de la personnalité
Indépendamment des troubles réactionnels au rejet de l'école ou de l'environnement professionnel, les difficultés de compréhension sévères peuvent avoir des conséquences graves sur le développement de la personnalité: sujets influençables, violents, ou apathiques, oscillant entre l'agressivité et la dépression, avec des passages à l'acte venant de l'incapacité d'anticiper les conséquences.
Sur le plan social, la loi n'est souvent pour ces sujets pas un repère, car la pensée est dans l'immédiat. Cela glisse facilement vers "je veux cela, je le prends, je le vole. Jen avais envie".

Sur l'entourage
Devant ces difficultés, l'environnement familial est désemparé. Les parents, très touchés par la souffrance que vit l'enfant, peuvent développer de véritables états dépressifs, souvent entretenus par l'incompréhension de l'environnement.

Orthophonie ou rattrapage scolaire?
Dans le cas des pathologies spontanées graves, la notion de prise en charge dans un contexte para médical va de soi.
Dans le cas des pathologies induites, elle peut prêter à discussion. Ici, le problème doit être posé dans les termes suivants:
 (1) Une action sur l'école devrait être prioritaire. Mais, avant d'essayer toute action en ce sens, il convient d'être prudent. L'école, à l'heure actuelle, n'est pas suffisamment consciente de ses manques pour accepter les remises en question qui lui permettraient d'assainir ses pratiques. Dans ces conditions, les actions qui tenteraient de la faire évoluer malgré elle ne pourraient qu'aggraver ses lacunes.
 (2) Dans ce contexte, les enfants qui parviennent chez l'orthophoniste sont dans une très grande souffrance. Il n'y a donc pas lieu de remettre en question leur prise en charge par l'orthophonie, lorsqu'elle est assurée par des praticiens ayant les compétences permettant ce type de prise en charge.
 (3) Ce qu'il convient par contre de dénoncer, ce sont les pratiques qui consistent à reprendre les exercices des manuels scolaires. Cela ne peut, dans le meilleur des cas, que servir à rien et, dans le pire qu'aggraver leur souffrance.

A travers quelques exemples
Les exemples ci dessous pourront sembler caricaturaux à un lecteur non averti. Pour une orthophoniste spécialisée dans la prise en charge des dyscalculiques, ils sont banals.
Jean demande à un guichet de gare "à quelle heure part le prochain train?" On lui répond "dans un quart d'heure". Jean regarde la pendule, lit 1OH20 et s'exclame "zut. On a raté le train!". Pour lui, un quart d'heure, c'est par exemple entre dix heures et quart et dix heures et demi, ou entre dix heures et demi et onze heures moins le quart,..., mais ce ne peut pas être par exemple entre 10 heures 55 et 11 heures 10.
Madeleine va à la boulangerie acheter du pain. Le pain coûte 5.30F et elle donne une pièce de 10F. La boulangère demande: "vous n'auriez pas les 30 centimes?". Madeleine ne comprend pas. Elle pense que la boulangère est un peu voleuse. Finalement, elle avait bien assez avec sa pièce de 10F. Pourquoi diable lui demande t on de l'argent en plus?

 



 


 



Accueil
Bibliographie
La sirne et le dragon
La formation
Articles